18.11.2009
Carnet de bord de Thomas Coville
Leurs silences nous rendent la parole et les sourires reviennent ça et là.
Position 36 13 S 15 37W Vitesse : 18 nds , cap : 74.
Pas facile de trouver les mots pour vous décrire mon sentiment du moment. Le mieux est de revenir sur les faits.
Hier en milieu de journée, ça allait vite, voir parfois très vite : Au dessus de 33 noeuds de vitesse dans une mer plus désorganisée que très formée, nous étions travers au vent parfois même à vouloir gagner légèrement.
L'enjeu était majeur, soit nous tenions cette cadence et nous restions en position devant cette grosse dépression qui devait fusionner dans quelques heures avec une de ses petites sœurs, et alors nous avions l'espoir de rester jusqu'en Australie sur un angle favorable et de nous constituer un matelas d'avance confortable sur la référence. Soit nous ralentissions et la suite nous promettait une mer formée, à grosse et surtout l'obligation d'attendre le prochain flux organisé, dans plusieurs jours.
Chacun avait pris la mesure de l'effort à fournir. Nous sortions des méandres de l'anticyclone de Sainte Hélène et nous étions tous prêts à en découdre.
Nous n'avions plus de lune depuis deux jours et barrer le bateau de nuit à ces vitesses demande une concentration intense qui ne permet aucun écart sinon c'est le décollage de la plateforme et l'atterrissage des 32 mètres dans la vague suivante est radical. Parfois certaines vagues sont inévitables et la sanction est immédiate à l'extérieur où ce sont des tonnes d'eau qui s'abattent sur le barreur et à l'intérieur même dans la bannette. C'est pas facile de rester accrocher. Chacun serre les dents mais il ne faut pas lâcher. Chaque mille, chaque degré gagné s'arrache au prix d'une bagarre qui ressemble vraiment à un bras de fer physique et psychologique. Toute la préparation, la confiance acquise dans le bateau comme dans chacune des personnes à bord prend son sens dans ces moments. C'est dur bien sur mais pas un ne bronche. Chacun au contraire est bien à sa place et il n'y a pas de faux pas. On anticipe, les ris montent et descendent au gré des rafales ou des baisses de régime. Ca s'enchaine viril mais correct!
La prévision prévoyait un renforcement momentané et puis c'était bon ; le vent allait s'orienter plus favorable en mollissant, on allait pouvoir commencer à glisser.
Quand soudain un bruit sec comme un claquement s'est fait entendre. Il faut imaginer le vacarme d'un tel engin lancé à cette vitesse dans un vent de 28 à 30 noeuds. Pourtant il faut tout entendre, tout écouter et reconnaitre le moindre cliquetis. Il n'y a qu'une chance pour percevoir le bruit en question ; si tu ne comprends pas ou ne saisis pas ce détail, les conséquences peuvent être dramatiques. C'est la raison pour laquelle il n'y a jamais d'attitude passive en mer. L'éveil de tous tes sens est ta propre sécurité et tu ne peux compter qu'exclusivement sur cela.
Cela venait de bâbord et depuis rien. Bruno part inspecter le flotteur haut vent. La position est difficile, les mouvements du bateau sur les filets tendus entre les coques demande une vrai agilité. Rapidement, d'un regard expert il décèle une légère fissure à la liaison entre le bras et le flotteur. Net écrasement mais à un endroit pas forcément névralgique.
Steve décide d'aller contrôler à l'intérieur du flotteur l'anomalie. On ralentit considérablement le bateau. Steve descend dans les entrailles du flotteur.
Le diagnostique est immédiat et d'une brutalité extrême. Son regard est sévère, il connait déjà la suite ou presque. La cloison reliant le bras arrière et le flotteur a rompu et plie à chaque vague. Ce n'est pas raisonnable à ce moment du parcours d'envisager de continuer.
Franck est le seul à qui revient la décision de la suite à donner.
L'expérience d'il y a 2 ans remonte forcément, le film de tout ce qui s'est passé depuis peut se lire en quelques secondes sur son visage.
Lionel retourne dans le flotteur pour confirmer le diagnostique sans équivoque : c'est l'abandon .
Les têtes tombent des épaulent, les jurons fusent, puis c'est le silence. Les hommes hors quart alertés par l'arrêt significatif du bateau montent sur le pont. Nos visages se passent de commentaires. Pas facile comme réveil!
La mer grossit, le vent est rentré à plus de 40 noeuds, on affale la grande voile entièrement.
Il faut rapidement décider des options à suivre et les mettre en œuvre; La décision est prise de tenter de reconsolider la cloison à l'intérieur et d'étanchéifier le flotteur. Attendre que le gros temps passe et de faire route vers Cape Town pour réparer.
Chacun sait alors ce qu'il doit faire, l'action prend la main sur le sentimental et l'apitoiement. Réagir pour ne pas laisser les choses se détériorer.
La nuit tombe, il ne faut pas faire de faux pas , travailler sur l'extérieur du bateau peut être dangereux et notre marge de manœuvre pour récupérer un gars passé à l'eau est quasi nulle.
Près de 8 heures seront nécessaires pour mener les opérations à bien pour sécuriser l'avarie.
Un silence assourdissant règne alors à bord et chacun évite le regard de l'autre. La vie doit continuer pour autant à bord, quart sur le pont , quart stand bye , quart de sommeil, charge moteur , nourriture ... mais le goût n'y est plus !
Le jour s'est levé et la houle est bien présente. Chacun a dormi pour se réfugier dans sa déception, les sacs de couchage deviennent alors de vrai isoloir. Mais la réalité est bien là : nous ne sommes plus en course! Le chrono s'est arrêté ! Notre cap vise encore vers le Sud pour laisser passer le mauvais temps dans le nord.
Nous approchons des 40ème et les oiseaux du Sud sont déjà au rendez vous ; Damiers du cap, Pétrels, Stern, et Albatros tournent autour du bateau.
Leurs rondes autour de nous effacent pour quelques instants les regards sombres. Découvertes pour certains, retrouvailles pour d'autres, leurs silences nous rendent la parole et les sourires reviennent ça et là.
La mer s'est atténuée comme prévu nous faisons maintenant route vers Cape Town (Afrique du Sud).
Nous sommes le 17 novembre et Cape Town est pour moi le dernier Cap où dans notre situation et à cette date de l'année , l'espoir est encore permis d'envisager de retenter notre chance. Il faudra attendre l'expertise plus approfondie de l'équipe technique de Groupama 3 et la décision finale de Franck mais à bord nous sommes déjà tournés vers demain. Le groupe est fort !
15:33 Publié dans Sport | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : thomas coville, trophée jules verne, groupama 3, franck cammas


















Commentaires
Sacré plume Thomas...
On s'y croirait presque, bon courage, accrochez vous.
Écrit par : Emilie David | 18.11.2009
La mer tranche parfois pour nous, on fait ce métier et on en connait les risques, ce qu'il faut retenir de cette aventure c'est son côté humain avant tout, celle d'une équipe soudée qui à fait preuve de beaucoup de maitrise et de savoir faire et qui a su s'arrêter avant que l'irréparable ne survienne. Sage décision... Vu d'ici, nous avons vécu de beaux moments au travers vos images et vos récits. La route continue et cette aventure est loin d'être la dernière. Je serai ravi de mettre mes compétences techniques à votre service comme je l'ai fait pour Sodéb'O. Pour courage les copains, merci encore et à très bientôt... Romain
Écrit par : Romain GABRIEL | 18.11.2009
dommage pour cette avarie de cloison de bras.
bonne réparation à cape town.
Ne baissez pas les bras et bon retour à brest.
Écrit par : dam35 | 19.11.2009
Bonne année 2010.
ET BON STAND BY
Écrit par : dam35 | 04.01.2010
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