18.02.2010
Carnet de bord de Thomas Coville
« Depuis notre passage au cap de Bonne Espérance, nous luttons sur un système météo. Cette course contre les éléments est avant tout due au fait que Groupama 3 a la faculté d’aller plus vite que le « temps ». Non pas que le temps qui passe mais le temps qu’il fait. En effet, nous revenons sur un front chaud qui se trouve sur notre route. Si nous réussissons à le dépasser, les vents qui se trouvent dans son Est nous porterons alors au-delà de l’Australie. L’enjeu est donc de taille.
Pourtant, la chose n’est pas aisée car chaque fois que nous nous approchons de la ligne en question, le vent mollit, la mer se forme et notre vitesse décroît. Le phénomène reprend de la distance et tout est à recommencer. Notre acharnement depuis bientôt trois jours ressemble à cette pierre de Sisyphe qui retombe inlassablement. 6 ou 7 fois nous avons cru voir nos efforts récompensés mais en vain. La pluie qui accompagne cette situation météo imprègne tout le bord et une ambiance de fatalité s’installe peu à peu. Mais pourquoi le vent faiblit-il à l’instant précis de ce passage comme si la nature voulait nous empêcher de passer ? Et surtout peut-on prévoir et connaître l’épaisseur de cette zone ?
Cette nuit, alors que nous étions à quelques milles de réussir, je demandais à Stan Honey – notre navigateur – de m’expliquer ce phénomène physique qui se jouait de nous. J’avais connu pareil contexte lors de mon tour du monde en solitaire l’an passé et je voulais connaître son analyse.
Nous étions alors sous la casquette, cet abri à l’entrée du bateau qui sert de poste de veille. Stan est américain, ne parle pas un mot de français, mesure 1 mètre 85, les cheveux grisonnants, la barbe de quelques jours et des yeux bleus délavés par les milles qu’il a parcouru sur tous les océans du monde. Il est surtout d’un calme accordé aux gens d’expérience. Docteur en sciences, il associe la connaissance théorique à la pratique. Ne rechignant jamais à donner un coup de main sur le pont, il est devenu pour nous à bord le Sage ou « l’Oncle Stan ».
Je lui tendais mon carnet et un crayon (j’ai toujours un petit carnet dans mes poches…). Chacun d’entre nous portait une frontale sur la tête et le halo rouge de chacune d’elle créait une ambiance incroyable. Il dessina alors notre situation dans l’hémisphère Sud où nous nous trouvons et la même dans l’hémisphère Nord que nous connaissons mieux. En quelques minutes, tout était limpide et les chiffres parlaient comme un livre. Il me propose de descendre à la table à carte et me montre la dernière photo satellite sur laquelle notre position d’il y a une heure est représentée. Nous ne passerons pas encore cette fois-ci mais nous retenterons notre chance, nous n’avons pas d’autres choix que de réussir. Je le remercie et de sa voix grave, il me répond : « Any time , your are welcome ! It’s a pleasure! » (Tu es le bienvenu quand tu veux, avec plaisir). C’est un moment très banal et simple mais dont je me souviendrai longtemps. Cette nuit dans l’océan indien où j’ai eu cette chance, ce privilège de naviguer et de prendre un cours de météo par ce « Grand Monsieur » qu’est Stan Honey.
Ce genre de conversation où le respect et la confiance se retrouvent et où le partage dépasse les cultures, les langues et les âges. J’aime naviguer pour vivre ces moments simples et rares que nous offre ce théâtre à huit clos que constitue un bateau en mer. Je garde ces tronçons de vie au fond de moi. Ils me construisent d’années en années et j’ai besoin d’eux. Il faut parfois aller loin, parfois pas, mais surtout rester patient et en éveil pour reconnaître et saisir ces diamants du temps qui passe.
PS : Je n’ai pas écrit ce texte d’une traite et depuis, nous sommes passés de l’autre coté de ce front. Groupama 3 déboule maintenant à 35 nœuds de moyenne sur la route . »
A+ 
19:45 Publié dans Sport | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : thomas coville, franck cammas, groupama 3, trophée jules verne


















Écrire un commentaire