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04.03.2010

Carnet de bord de Thomas Coville

blog_coville_portrait.jpgJe sais, je ne suis pas très bavard, je le reconnais. Je ne pensais pas être aussi en retrait par rapport à l'écriture. Pourtant le rythme des quarts permet de dormir, de se restaurer et d'être assez frais et lucide tout le temps, en comparaison à mon dernier tour, où au contraire s'adapter était le maître mot.

Nous approchons du Cap Horn, rocher mythique s'il en est, et ces dernières heures avant ce passage sont pour moi sans doute les meilleures.

Depuis quelques jours, nous contournons une dépression assez nord qui nous a obligés à faire beaucoup de distance par rapport à l’orthodromie.

Nous n'avons jamais cessé de pousser le bateau et nous sommes tous conscients de l'enjeu que représente cet investissement humain pour la suite et notre résultat final. Les conditions de vie sont parfois rendues difficiles par l'état de la mer ou par le froid, l'humidité, l'ergonomie un peu précaire du bord. Vivre à bord prend alors tout son sens. Nous sommes dix dans ce boyau de carbone, guitare de vitesse, qui vibre et retranscrit chaque choc avec l'eau. Vous racontez comment on vit, mange, dort, se vêt, se dévêt ne présente aucun intérêt à mes yeux et ressemblerait vite à une complainte alors que cette simplicité de vie me ravit et au pire m'indiffère. Vous décrire comment faire avancer une telle machine deviendrait vite très technique. C'est pourtant souvent notre seule préoccupation. Nous sommes tous passionnés de vitesse et de technique et nos discussions tournent vite à l'obsession : comment peut on aller encore plus vite ?

Pourtant ce qui me plait, c'est de voir comment dans ces conditions aussi inhabituelles, où dix individus aussi différents que nous le sommes, cohabitent et construisent une histoire. Une histoire qui est le suc de ce que je suis venu chercher en équipage dans cette région du monde inhospitalière, où nous ne sommes que tout juste tolérés.

A terre ma vision de l'autre, des autres et leur relation n'est pas toujours très optimiste. L'actualité, le monde qui m'entoure me rapproche de réflexions parfois même un peu noires où l'histoire n'est qu'un éternel recommencement. Les Nietzsche, Sartre, Finkielkraut et compagnie ont beau jeu de nous décrire l'Histoire et de nous y enfoncer les épaules.

J'ai besoin de ces escapades pour recréer ces huis clos et comprendre, vivre et croire que même dans des conditions d'un exercice difficile, avec des individus complexes et très différents, des réalisations sont possibles et que le meilleur ressort alors.

Cet équipage de Groupama 3 est sans doute un des meilleurs techniquement que j'ai jamais eu la chance de connaître et pourtant chacun d'entre nous, par son histoire et sa personnalité, est une source complexe de contradictions et de sensibilité. La combinaison factorielle de nous dix est une véritable bombe d'énergie humaine et pourtant ça marche. Je vous mentirais si je ne vous disais pas que ça accroche, froisse ou même bloque par moment ; mais c'est là l'intérêt. L'objectif et la finalité lorsqu'ils sont partagés et entendus au départ conjuguent et érodent ces moments. Plus que les qualités de chacun, les défauts prennent leur place dans l'alchimie. Il faut que ces défauts ressortent pour que nous grandissions tous. Il faut, comme dans l'exercice du  solitaire, que les circonstances fassent ressortir notre vrai visage. Les masques tombent et la réalité est alors hurlante. Le miroir que reflète l'autre renvoie tout, grossi par ce prisme de l'évènement dans ce contexte où la Nature décide quand et comment. L'égoïste rend altruiste, l'exubérant demande de garder son calme, le taiseux commande le dialogue, le ronchon impose d'être gai ...

Vivre ces instants pour comprendre ce que l'on cherche et se rassurer sur le sens du reste. Etre heureux en mer, c'est juste avoir ce privilège en équipage ou seul de remettre en relief tous ces sentiments et ces valeurs simples auxquels on croit.


Le Cap Horn demain fermera une partie de cette histoire. Non que l'objectif soit atteint, ni le voyage terminé bien au contraire. Mais les conditions ne seront plus celles de cette hostilité absolue de ces mers australes. Demain après le Horn, une nouvelle dimension s’ouvrira, peut être encore plus dure que cette étape physique du parcours, celle qui ronge notre siècle : la pression du temps et du chrono. L'érosion du temps qui passe et qui ne se partage jamais et encore moins à dix. Nous verrons alors comment nous résisterons à cette nouvelle épreuve.
En attendant je vais jouir de ces dernières heures, en surfant chaque vague, en scrutant le ciel pour voir les derniers albatros, en vivant pleinement ce moment qui me donne envie d'y croire. A dix ou seul, je suis passé déjà sept fois devant ce grand caillou majestueux. Chaque fois, je l'ai vécu différemment comme si ce cap était le témoin d'histoire d'hommes où l'Histoire ne se répète pas toujours.blog_coville_signature.jpg

15:21 Écrit par Groupama 3 (Webmaster) dans Sport | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : franck cammas, groupama 3, trophée jules verne

Commentaires

Merci pour cette page de partage!!! Un beau moment d'histoire humaine, une quête d'essentiel. Je vous admire et vous envie.
A bientôt!

Écrit par : Sabine COLLET | 04.03.2010

Toujours un plaisir de lire vos carnets de bords, et celui-ci tout particulièrement ! Un bouquin les rassemblant serait vraiment une très bonne idée !
Je vous suis un peu de loin, j'admire la façon dont vous êtes partis du port de Brest et je pense que P.Bidegorry se mord les doigts de ne pas avoir saisi la même occasion que vous !
Je remercie ma Maman (que vous avez sûrement déjà rencontrée !) pour cette fibre, cette légère attirance pour le monde de la voile qu'elle m'a transmise sans trop le vouloir, même si je ne suis que les courses des Grands..

Bon courage pour a remontée de l'Atlantique et bon vent à vous !

Écrit par : Nadège Siou | 04.03.2010

Bravo les gars! Vous faites l'histoire de le voile par un parcours exemplaire et plein de risques.Admiratif oui c'est le mot qu'il faut employer.Votre histoire sera terminé à l'arrivée et je vous souhaite 15 heures d'avance.

Écrit par : vandalou | 05.03.2010

Je ne suis que le descendant d'une de ces familles paysannes bretonnes qui ne connaissent rien à la mer alors:
Chapeau bas messieurs !

Écrit par : Thierry LORAD | 05.03.2010

Merci Thomas pour ce carnet de bord très bien raconté. Vous devez vivre des sen sations extraodrdinaires. Je suis un amoureux de la mer, et je suis tous les jours votre périple autour du monde depuis votre départ de BREST.Je suis émerveillé de la cadence à laquelle vous avez fait marcher le bateau sans rien casser.Bravo à tout l'équipage de nous avoir fait vibrer tout au long de ce tour du monde, et d'avoir amélioré le record, même si après le passage du cap horn ça a été difficile.Félicitation à tous les 10 vous avez marqué l'histoire de la voile vous êtes des grands marins.

Ecrit par:Joseph RENAUD/20.03.2010

Écrit par : RENAUD | 20.03.2010

Superbe site, je vous remercie pour ces conseils et notez en premier lieu que je partage moi aussi pleinement votre point de vue. Euh voilà tout est dit, oui votre article est sincèrement très bon, votre site m'a ouvert les yeux... NB : Désolé si besoin pour les éventuelles fautes, n'étant en effet pas francophone, j'ai utilisé un traducteur en ligne.

Écrit par : Illana | 07.06.2010

thanks a lot!

Écrit par : ghd straighteners | 25.10.2010

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