09.03.2010
Carnet de bord de Thomas Coville
Imaginez de tendre un fil entre le Cap de Bonne Espérance (extrémité sud de l'Afrique) et le Cap Horn (petite île de la fin du continent Sud Américain) et que vous deviez marcher tel un funambule sur ce câble sans tomber.
Aucun faux pas n'est permis, la corde bouge parfois, vous vacillez mais il est impossible de se retourner. Vous êtes condamnés à continuer.
Vous ressentez chaque vibration du vent et elles finissent par faire partie de votre univers. Cet exercice d'équilibriste, périlleux au début, devient une seconde nature et d'un pas plus franc et assuré, vous avancez. De jour comme de nuit, vous progressez et soudain l'horizon s'entrouvre, vous touchez au but. La fatigue accumulée, le froid parfois, la pression de sentir qu'il n'y a qu'une seule opportunité ne vous ont pas quitté depuis plus de deux semaines. Pendant cette période, on ne parle alors plus de chance, ni de pourcentage mais d'une vie bien réelle qui ne tient qu'à ce fil et à votre concentration. Les années de travail nécessaires à cette maîtrise prennent toute leur dimension.
Chaque détail brille et chaque défaut blesse. Nous étions dix sur ce filin tendu lorsque nous avons atteint le Cap Horn, i y a quelques jours. Tout le monde est monté sur le pont à son passage et le sentiment d'apaisement et de sérénité se lisait sur chacun des visages. La pudeur était de mise et malgré quelques mots et éclats de rire, il n'y eut pas d'exubérance dans l'expression de ce moment fort pour nous tous. Quelques regards croisés, des sourires et lueurs dans les yeux de certains pour qui c'était le premier passage, un coup de scotch offert par le navigateur pour bruler la gorge et nous avons continué notre route. La Nature nous avait laissés passer facilement et nous offrait ce moment simple. Le silence est retombé à bord et la vie a repris là où nous l'avions laissée dans ce quotidien monacal.
Nous rentrons maintenant et le chemin est encore long. Mais comme si nous avions changé de peau, le sentiment d'être au jour le jour a soudainement laissé la place à une projection vers le but final. Notre adversaire a réapparu comme sorti de ces films où le bateau pirate sort du brouillard juste derrière vous. L'instinct de la compétition est remonté dans nos veines et le rythme et les discussions ont repris sur les thèmes du temps qui défile et des milles d'avance ou de retard sur ce concurrent d'une autre époque, mélange de virtuel et de réalité de la seconde.
Le Horn est derrière nous et parait presque loin déjà. Nous envisageons Cabo Frio au large du Brésil comme étant notre prochain point décisif.
Le dernier Albatros nous a rendus visite hier soir et l'univers austral referme ses portes. Nous sommes passés et Groupama 3 a relevé le défi que certains pensaient inaccessible pour ce concept architectural léger et rapide dans les transitions. Nous allons devoir abattre nos meilleures cartes maintenant et montrer nos derniers atouts pour finir le projet pour lequel nous sommes partis : arriver à Ouessant avant le 23 Mars à 6 heures 14 minutes et 57 secondes.
09:30 Publié dans Sport | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : thomas coville, franck cammas, groupama 3, trophée jules verne


















Commentaires
Bravo Thomas, voilà un bien beau billet ! Merde pour la suite, je vous suis tous les jours, je vous route en parallèle avec MacSea et les fichiers Grib et je mesure la difficulté des conditions météo, j'espère de tout coeur que vous allez réussir, ne serait-ce que de quelques minutes, les éléments n'ont pas été franchement favorables et vous le méritez bien.
Ghislain.
Écrit par : Ghislain FREMONT | 09.03.2010
Écrire un commentaire